La France électorale du 1er tour des régionales

Le scrutin régional des 6 et 13 décembre s’installe dans un climat singulier, seulement deux semaines après les attentats de Paris et en pleine conférence mondiale sur le climat. Si les enjeux environnementaux n’auront que peu d’influence, l’état d’urgence décrété par l’exécutif face à la menace terroriste est fortement présent dans les esprits des Français.

Pour comprendre l’état de la France avant le 1er tour de cette élection régionale, dont les frontières électorales ont été profondément modifiées, nous avons entrepris un travail unique de projection des listes arrivées en tête du premier tour en fonction des résultats d’une enquête CEVIPOF auprès de 25 000 Français et une exploitation par la start-up en stratégie électorale LMP (Liegey Muller Pons) des caractéristiques sociodémographiques des communes telles que renseignées par l’INSEE. En prenant appui sur une longue tradition de sociologie électorale, nous avons pu identifier au niveau individuel (répondant à l’enquête) le choix électoral de différents groupes sociaux (en fonction du genre, âge et catégories socio-professionnelles) par région. Nous avons ensuite projeté ces intentions de vote sur chaque commune en utilisant la distribution croisée par commune des genres, âges, et csp. Nous avons enfin combiné cette projection « sociodémographique » à une projection « politique », qui affecte à chaque commune l’intention de vote moyenne de répondants de communes de même taille dans la même région, corrigée en fonction des différences à la moyenne mesurées lors des élections passées.

Liegey Muller Pons / CEVIPOF 1er tour des régionales 2015

 

La carte ci-dessus illustre ce travail de projection et fait ressortir trois enseignements majeurs. Tout d’abord, le Front National poursuit sa progression, déjà observée lors des élections départementales de mars 2015 (en moyenne 25% au premier tour), en s’installant durablement dans le Grand Est de la France et en région Provence-Alpes-Côte d’Azur. Notre projection indique une arrivée en tête dans plus de 90 % des communes de Nord-Pas-de-Calais – Picardie et Alsace – Lorraine – Champagne – Ardenne. Sans parler d’un FN des champs et un FN des villes, les gains réalisés par le parti frontiste atteignent 32% dans les communes de moins de 10 000 habitants, 30% dans les communes de 10 à 50 000 habitants et 28% dans les communes de 50 à 200 000 habitants. Son influence est moindre dans les grandes villes (26%), où les cadres et diplômés du supérieur sont plus nombreux, au profit de la droite (33%) et de la gauche (40%). Même au sein des régions dominées par le Front National,  les grandes agglomérations apparaissent ainsi comme des îlots de couleur bleu et rose qui résistent encore à la monotonie du gris dominant.

Ensuite, nous observons une France de l’Ouest peu menacée par le FN créant de facto certaines régions « remparts » comme les Pays de la Loire, l’Auvergne, voire la Normandie. Ces territoires confirment une réelle tripartition de l’espace électoral avec des listes de droite en recul par rapport aux élections départementales.

Enfin, la gauche conserve un vrai bastion en Bretagne, mais aussi en Limousin dont le rattachement à la grande région Aquitaine permet à la gauche d’envisager un succès au second tour. La région Midi-Pyrénées – Languedoc-Roussillon est partagée entre un pourtour méditerranéen frontiste et une résistance à gauche en Midi-Pyrénées, territoire radical socialiste.

La lecture de cette carte souligne la force du contexte territorial pouvant expliquer pourquoi des communes disposant des mêmes caractéristiques sociodémographiques voient leurs citoyens voter à gauche en Bretagne et FN en Alsace. Inversement, nous observons de profondes régularités sociodémographiques qui expliquent l’implantation durable du FN sur des territoires de forte précarité socio-économique ou zones en déclassement. Par exemple, la part des ouvriers, employés, inactifs dans le vote FN atteint respectivement 46%, 41% et 37%, recoupant la sociologie du Grand Nord Est de la France.

De manière plus longitudinale, nous avons observé les transformations politiques de ces mêmes territoires entre les élections régionales de mars 2010 et le premier tour projeté de décembre 2015. La carte ci-dessous illustre combien le long d’une diagonale allant des Ardennes au Languedoc, le poids de chacune des formations politiques a été profondément rebattu par la progression du FN et la chute d’ampleur presque identique de la gauche qui, en 2010, avait remporté 21 des 22 régions métropolitaines.

LMP / CEVIPOF Rapport de force politique 2010 2015

 

La prudence est de mise dans la lecture de ces cartes. Le taux de participation, en particulier, sera l’une des clés du scrutin. Suivant l’usage, nous avons pris en compte les réponses de sondés qui se disaient certains ou presque certains d’aller voter. Or le Front National est relativement moins fort chez les électeurs plus incertains de se déplacer. La réserve de voix est donc aujourd’hui à gauche et à droite et l’enjeu du premier tour est aussi et d’abord un enjeu de participation.

Reste une quasi-certitude : dimanche, le Front National arrivera en tête dans la majorité des communes françaises. L’enjeu de l’entre-deux-tours sera donc celui des alliances au sein de la gauche et de la droite. Les partis républicains sauront-ils profiter de l’onde de choc suscitée par la nouvelle poussée du Front National pour remobiliser leurs électeurs et l’emporter au second tour ?